Tyran africain sans honneur

[Ceci n’est pas purement un article, encore moins une réflexion détachée. Il s’agit d’un ensemble de sentiments — colère, intrigue, questionnement — qui m’envahissent chaque fois que j’observe l’injustice, les violences, la pauvreté, la souffrance des familles et des enfants obligés de fuir des guerres engendrées par des leaderships défaillants.
Je refuse d’être moins idéaliste que je le suis en ce moment, par peur de céder à la fatalité. J’adopte cette posture non comme une entreprise naïve, mais comme un ancrage dans les valeurs qui me définissent.Souffrez que certains mots soient bruts. Parfois, j’écris pour ne pas hurler. J’écris souvent pour me libérer, quand je n’arrive plus à lire pour m’évader de ces pensées qui me poursuivent, et de cette colère qui s’agrippe à moi comme une sangsue.]

 

Dans la tête du leader en manque d’honneur résonne une litanie de certitudes. Celles répétées par les conseillers payés à coups de milliards et celles bourdonnées par des subordonnés, effrayés par l’idée de devoir rendre compte un jour. A force de lui dire qu’il est une exception méritant honneur et respect quoi qu’il se passe, ils ont réussi à lui faire croire en une vérité, devenue pour lui immuable. Malheureusement, aveuglé par ces éloges, il se la répète continuellement :

« Je détiens tous les attributs et les moyens du pouvoir. Je peux l’exercer comme cela me sied et personne ne peut rien y faire. J’ai les meilleurs associés pour anticiper tous les coups. Mes administrés ? Je les contrôle. Si ce n’est par la peur ou l’appauvrissement pensé et programmé, mon indifférence et ma violence, qui plus est, demeure légitime, suffiront pour leur indiquer ce qu’ils représentent pour moi: « personne ». Personne pour m’empêcher de régner. Personne pour manquer de se soumettre à mes desiderata.».

Et pourtant. Il y eut un jour où, solennellement, il promit, comme un père à ses enfants, de les protéger et d’aimer d’un même amour, tous ceux qu’il a la responsabilité de guider et de servir. Ce serment, cohérent avec l’honneur d’un père, résonne encore comme un souvenir lointain.

Et pourtant, en un jour spécifique de l’année, il déboursera des millions pour célébrer une journée en laquelle ses ancêtres obtinrent par le sang et les larmes, la liberté de s’autodéterminer. Ces ancêtres qui ont tout donné, tout perdu, tant souffert, tant gémi, convaincus que, détenu par leurs fils de même couleur de peau, le pouvoir servirait à relever le plus faible et à s’assurer que le plus petit ait droit de cité. Ils l’ont cru ! Nos ancêtres. C’est pour cela qu’ils se sont autant sacrifiés. Si on leur avait dit que leurs fils feraient pire que le colon. Si on leur avait dit que l’indifférence et la méchanceté provenant de la mentalité colonialiste seraient consubstantielles à la nature du dirigeant post indépendance, leur lutte leur aurait semblé de moindre importance. Ils auraient surement préféré souffrir par le fait de l’étranger que par le fait de leur propre frère.

Et pourtant, le pacte social qui nous mena ici, à ce que l’on s’attèle à appeler « démocratie », c’est tout d’abord la volonté d’un peuple de faire corps, c’est-à-dire une nation, et de se choisir le meilleur représentant pour protéger son intérêt. Et un individu, s’étant montré suffisamment crédible pour travailler au bien commun, et s’assurer que toutes et tous voient leurs besoins couverts. D’où la maxime « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »[1]. Ainsi, la mission de celui qui est choisi est de servir, comme le signifie d’ailleurs le mot « ministre » (emprunté du latin minister), qui est censé servir uniquement les intérêts du peuple dans son entièreté. Non d’un groupuscule, encore moins d’un individu. D’où vient-il alors, qu’un individu, fusse-t-il le plus beau ou le plus intelligent, puisse s’arroger tous les pouvoirs, et pire, transformer ses concitoyens en chiffres non-incarnés, en moutons de panurge sans que personne n’ait le moyen ou le droit, ni de s’en offusquer, ni de s’en plaindre.

Et pourtant, en 1948[2], on déclara que tous les hommes et toutes les femmes sont égaux en droits et en dignité. On l’affirma plus tôt en 1236 dans la charte du Kurukan Fuga[3]. Cela n’était pas une vérité seulement à ces époques. Ça l’est encore aujourd’hui. Seul le tyran semble ne l’avoir pas encore saisi ou feint de l’ignorer. C’est pourquoi je serai consolé de découvrir que le tyran n’est pas humain ou qu’il n’est qu’un colon déguisé. Faudrait-il rappeler que nous sommes des êtres qui avons aussi le droit de vivre dignement, d’aimer et d’être aimés, de travailler, d’être respectés et de contribuer au bien commun ?

En tout. Le souverain s’est-il une fois demandé le mal que lui ont fait ses administrés pour avoir autant besoin de se venger ; encore qu’il eût choisi volontairement de servir et non de punir ? Il ne pourra non plus feindre de ne pas savoir que gouverner c’est user du pouvoir pour élever et non pour écraser, même les irrévérencieux et les impolis, tels des adolescents souvent ingrats, à qui le papa ne refuse pas le droit de vivre. Celui-ci, espérant qu’ils feront mieux en grandissant, leur prodigue toujours attention et conseil. Je vais vous décevoir. Mais je dois vous le dire. Le tyran ne se pose point ce genre de questions. Pour lui, son peuple n’est que sujet de stratégie à contourner, à adouber ou à mater quand il le faut. Dommage, Machiavel qui pensait bien faire en décrivant les stratégies de conservation de pouvoir, n’a fait qu’inspirer des vautours humains, assoiffés de sang et de larmes, pour assouvir leur quête effrénée de domination et de méchanceté gratuite. Il est certain que de sa tombe, Machiavel regrette d’avoir écrit le prince devenu une boite à outil à des individus mal intentionnés qui font tout pour nous faire croire que la politique n’a d’autre sens que par la recherche aveugle et éffrénée du pouvoir et de sa conservation [4]. Mais peine perdue, le tyran ne tolère que des mots à sa gloire. Il n’est audible qu’au langage de la jouissance du prestige, de l’honneur et de ce qui en suit. Au total, tout tyran, c’est beaucoup de chair, peu d’empathie. Ceux qui le soutiennent, ses thuriféraires, sont généralement pires. Nous aborderons leur sujet à une autre occasion.

Et dire qu’il faudrait appeler le tyran « frère » ! Et dire qu’il a juré de protéger les siens et de les rendre heureux. Comment alors comprendre que le même être se transforma en bourreau sachant que ses frères sont encore dans une convalescence post-esclavage et post-colonisation ? Je l’avais dit : « à défaut de servir, ne détruisez pas » car le faire serait donner raison aux colons qui ont enchainé et torturé nos aïeux au point de les faire douter d’être munis de dignité. Le faire c’est insulter les luttes de ces indépendantistes gagnées au prix du sang et de sacrifices inimaginables. Pourquoi les actions du tyran sont-elles plus néfastes que celles du colon ou du marchand d’esclaves si elles sont moins sévères ou parfois équivalentes à ces dernières ? Elles sont plus néfastes parce que la peine infligée par celui que l’on estime être un frère est une peine qui se multiplie à l’infini. C’est une peine qui déchire l’âme et qui questionne la nature humaine, censée n’être animale que par la physiologie. Elles sont aussi plus néfastes parce que le tyran opère avec un peuple convalescent, tentant de guérir d’un trauma qui perdure, quand le colon lui, avait trouvé un peuple en cohérence avec sa culture et sa dynamique.

En tout, quand j’y repense, il y’a certainement des explications à cette indifférence des dirigeants africains aux souffrances des peuples qu’on s’engage à protéger et à ce manque de retenu dans la brutalisation des citoyens qui ne demandent qu’à vivre. Il y a certainement des explications à la négligence totale d’une colère populaire qui monte et qu’on préfère ignorer. Peut-être une croyance naïve aux méthodes de contrôle des masses qu’on estime infaillibles? Ou encore l’ivresse du pouvoir comment beaucoup de penseurs l’eût théorisé?

Enfin, l’idéaliste panafricaniste que je suis exhorte :

Que les dérives du tyran africain — pauvre d’honneur, dénué de dignité, servile envers l’étranger et cruel envers ses propres frères — ne vous fassent jamais douter de votre propre valeur. Contrairement à lui, nous sommes un peuple debout, fier de ses racines, riche de cultures millénaires, de traditions vivantes, d’humanité profonde et de solidarité vibrante. Nous sommes les héritiers de Soundiata, de Nzinga, de Sankara et de Lumumba — des bâtisseurs de dignité, des porteurs de justice, des semeurs d’espérance.

Le tyran et ses complices ne nous représentent pas. Ils ne sont que les ombres passagères d’un système en déclin. N’essayez pas non plus de leur ressembler, par vengeance ou par désespoir, car reproduire l’oppression, c’est trahir nos douleurs passées et nos larmes d’autrefois.

Puisse le courage de nos ancêtres et la sagesse de nos peuples guider nos pas vers une Afrique unie, libre et solidaire au sein de laquelle l’humain revient au centre de tout.  Que cette nécessité devienne notre horizon commun.

[1] Extrait Discours de Gettysburg prononcé par Abraham Lincoln le 19 novembre 1863, devenu une maxime descriptive de ce qu’est supposé être la démocratie moderne.

[2] Avec la déclaration universelle des droits de l’Homme qui établi que tous les Hommes sont égaux en droits et en dignité.

[3] La Charte de Kurukan Fuga, proclamée en 1236 après la victoire de Soundiata Keïta, portait en elle une vision profondément égalitaire et humaniste pour son temps, bien avant les grandes déclarations occidentales des droits de l’homme.

[4] Machiavel dans son ouvrage Le Prince, n’a pas cherché à promouvoir l’autoritarisme au sens moderne du terme, c’est-à-dire un pouvoir arbitraire et oppressif, mais plutôt à décrire les mécanismes du pouvoir tels qu’ils fonctionnaient dans son époque troublée. Il ne prescrit pas une morale politique, il en analyse la réalité nue, parfois brutale. Les termes « Machiavelisme » ou « Machiaveliques » ne permettent donc pas de traduire la démarche de Machiavel.

 

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