La philosophie Ubuntu épouse les aspirations fondamentales exprimées par les pères fondateurs de l’union africaine car ceux-ci avaient désiré une Afrique intégrée pour faire face aux enjeux communs dans un esprit de solidarité où les valeurs typiquement africaines orientent les décisions et guident l’action politique. La charte de la renaissance de la culture africaine adoptée par l’OUA en 1976 et revisitée en 2006 par l’Union Africaine (UA) énonçait à ce propos que « la culture constitue pour nos peuples le plus sûr moyen de promouvoir une voie propre à l’Afrique vers le développement technologique, et la réponse la plus efficace aux défis de la mondialisation »[1]. Cela suppose une communauté guidée par des valeurs humaines propres et dont les entités politiques, sociales et économiques sont interdépendantes et dont les actions loin d’être mutuellement nocives sont censées porter le destin commun de la communauté africaine et Afro-descendante.
Cependant au lendemain des indépendances et concomitamment à l’échec de l’unité africaine telle que pensée par Kwame n’Nkrumah, les nouveaux Etats africains phagocytés par la mondialisation se sont mutés en caisse de résonnance aux principes et valeurs sociales et politiques exogènes, largement portés par le courant capitaliste. Cette permissivité culturelle a conduit à une déstructuration transversale des sociétés africaine- qui se ressent dans tous les secteurs.
Sur le plan politique l’Etat contemporain est dit souverain et n’est sensé avoir que des intérêts et pas d’amis. Sous ce prétexte les états africains ont de plus en plus développé ou succombé face à des belligérances ou des oppositions alignées sur les alliances avec les ex-métropoles, sans égard aux communautés qui continuent par défier les frontières coloniales et qui tentent de jugulés les climats de tension interétatiques. Au plan économique, le modèle capitaliste avec les (contre)valeurs consumériste et individualistes ont défié les valeurs du vivre ensemble, du partage et de la conscience écologique des communauté africaines avec un impact important sur les interactions sociales sur le continent qui se reflète sur les conflits sociaux et politiques soutenus le plus souvent par des intérêts économiques et individuels qui n’hésitent pas à instrumentaliser les clans, ethnies et groupes religieux les uns contre les autres. Que ce soit dans le conflit éthiopien et de la somalie, que ce soit la récente opposition entre le bénin et le Niger ou encore les mésententes entre les pays du sahel et la côte d’ivoire, Il y a sans nul doute une ascendance des intérêts particuliers sur la fraternité et la solidarité interafricaine et portée par le destin commun des communautés noires et afro descendantes et promues par les valeurs africaines.
Néanmoins l’ignorance de l’histoire africaine qui a été longtemps manipulée à travers les systèmes éducatifs et politique et économique d’inspiration occidentale est largement réduite à cause de la démocratisation des systèmes de communication, d’information et d’apprentissage. De surcroît la pression sur les autorités politiques pour une émancipation des communautés noires à cause de la discrimination structurelle qu’elle subit tant dans leur pays qu’à l’étrangers et la demande d’une reconnaissance et une valorisation de l’identité noire sont devenus une lutte contemporaine de grande envergure. Des mouvements comme les black Lives matters et autres organisations de nature panafricaine ont apparu ces dernières décennies avec pour objectif de promouvoir une vraie émancipation et une justice sociale en faveur des communautés noires et afro descendantes.
Certaines initiatives parfois hésitantes au niveau des instances régionales et sous-régionales et d’autres initiatives dans des cadres bilatéraux et multilatéraux tentent de réparer les torts du passé[2]. Il est aussi apparu des régimes politiques tentant de révolutionner le modèle directeur des politiques publiques en reprenant les principes panafricanistes sans oublier les décisions au niveau des instances régionales essayant de rapprocher les organisations aux populations qui ont récemment prouvé leur attachement grandissant à l’incarnation de la notion du panafricanisme. Par exemple, récemment, l’Union Africaine sur demande de l’état tanzanien a autorisé l’adoption du kiswahili comme langue de travail au niveau de l’institution avec pour objectif de s’assurer que « l’identité culturelle africaine est mise à l’honneur »[3].
Toutefois, malgré les efforts consentis concrétiser les aspirations fondamentales de la communauté noire, les objectifs demeurent loin d’être atteints. L’Aspiration 2 de l’Agenda 2063 envisageant « un continent intégré, politiquement uni et basé sur les idéaux du panafricanisme et la vision de la Renaissance de l’Afrique » et l’Aspiration 5 envisageant « Une Afrique avec une identité culturelle forte, un héritage commun, des valeurs et une éthique partagées »[4] semble n’avoir pas introduit un changement significatif dans la conduite des politiques publiques tant au niveau des pays qu’au niveau des régions. La majorité des pays Africain, malgré les promesses de certains leaders, conservent toujours les visas à leurs frontières pour les Africains et parfois le traitement réservé aux citoyens africains démontre une attention limitée aux valeurs partagées sur le continent. De ce point de vue, il ressort un besoin d’accroitre un travail d’éveil de conscience sur les enjeux multidimensionnels d’une dynamique collective autour d’une philosophie politique commune qu’est le panafricanisme.
Le développement des Etats ou des grands ensembles Etatiques a presque toujours été fondée sur des philosophies ou des idéologies dominantes construites autour des valeurs et des particularismes des peuples concernés, et qui en constituent le socle et la boussole. Ces philosophies ou idéologies par leur primat et le consensus qu’elles recueillent auprès des leaders et des gouvernants permettent de définir la vision et de tracer la trajectoire du progrès commun. Elles président aussi à la détermination des voies et moyens cohérents, efficaces et efficients indispensables à l’atteinte des objectifs fixés pour la réalisation de la vision définie selon la tracée pour parvenir au niveau de développement escompté. Qu’il s’agisse des Etats-Unis, de l’Union européenne, de la Chine, de la Russie, et d’autres pays du Moyen Orient, il y a une idéologie ancrée dans l’ADN du développement des grandes puissances. Cependant, s’agissant de l’Afrique, tout se passe comme si le développement était mené suivant des tendances philosophiques ou idéologiques exogènes et disparates qui, dans bien des cas, n’ont jusqu’à présent pas permis d’impulser les dynamiques du progrès et de l’émergence tant espéré. Parfois même, les difficultés d’implémentations de ces approches exogènes conduisent à des crises aussi bien socio-économiques que politiques et démocratiques. Parmi les alternatives qui se présentent pour sortir du piège du mimétisme qui ne nous a pas réussi depuis lors, le panafricanisme fait figure de proue aux yeux de certains observateurs. De tous les éléments constitutifs du panafricanisme, il y a la notion d’Ubuntu.
Plus qu’une philosophie sociale, Ubuntu est une aspiration et une marque de maturité communautaire portée par des référents culturelles authentiquement africains mais surtout des valeurs fondamentalement humaines. En tant que principe africain mettant l’accent sur l’interconnectivité, la compassion et le bien-être communautaire, Ubuntu signifie « Je suis parce que nous sommes »[5]. Cependant, les institutions politiques et de développement aux niveaux supranationaux peinent à intégrer formellement la philosophie du panafricanisme dans les politiques et programmes qu’elles élaborent … De nombreuses autres politiques et réformes entreprises au niveau de l’Union africaine n’ont pas été mises en œuvre malgré les vertu reconnues[6] aux principes culturels africains tels que l’Ubuntu pour les éventuelles réformes politiques et économiques. Il revient à l’intelligentia africaine contemporaine de réinventer des pratiques et strutures politique inspirées par les référent endogènes tels que l’Ubuntu. La reflection continue…
[1] Voir la Charte de la Renaissance de la culture africaine, 2006, p.6, aussi disponible en version numérique 32901-file-02_charter-african_cultural_renaissance_fr.pdf (au.int)
[2]Même si l’on reconnaît que les torts de l’esclavage sont largement irréversibles, à titre symbolique, certains Etat occidentaux impliqués dans ces activités criminelles ont été portés par les Etat en question à travers les dédommagements des suites de l’esclavage de certaines communautés
[3] Voir le document de ratification, p.
[4] Visa Free Africa | Union africaine (au.int) voir aussi l’agenda 2063 de l’Union Africaine, P.5
[5] Quatre grandes valeurs résument la philosophie de Ubuntu : Humanité (Reconnaître la valeur inhérente et la dignité de chaque personne) ; Communauté (Valoriser le bien-être collectif plutôt que le gain individuel.) ; Compassion (Traiter les autres avec gentillesse et empathie.) ; Interdépendance (Reconnaître que notre bien-être est lié au bien-être des autres).
[6] Il existe une pléiade de publications qui suggèrent le panafricanisme/Ubuntu comme modèle pouvant inspirer des réformes importantes. Voir par exemple FRATH Pierre, DAVAL René, Cogito versus Ubuntu. Les rapports entre individu et société analysés dans un cadre anthropologique et linguistique. Observatoire européen du plurilinguisme, « Plurilinguisme », 2019, ISBN : 9782950018205. DOI : 10.3917/oep.frath.2019.01. URL : https://www.cairn.info/cogito-versus-ubuntu–9782950018205.htm, SAGADOU Jean-Paul, « Ubuntu : un mot pour transformer l’économie », Envies de changer, 2024/1 (N° 6), p. 48-51. URL : https://www.cairn.info/revue-envies-de-changer-2024-1-page-48.htm, NAKAO Sakiko, Nationaliser le panafricanisme. La décolonisation au Sénégal, en Haute-Volta et au Ghana (1945-1962). Karthala, « Hommes et sociétés », 2023, ISBN : 9782811129545. DOI : 10.3917/kart.nakao.2023.01. URL : https://www.cairn.info/nationaliser-le-panafricanisme–9782811129545.htm,




Merci de mettre en lumière par cette réflexion l’un des défis majeurs pour une émergence africaine. C’est en sortant du « je » pour le « nous » que nous réussirons à bâtir une Afrique libre et forte.