Cinq clés pour mieux choisir les leaders politiques en Afrique subsaharienne

L’une des principales difficultés auxquelles font face les citoyens des démocraties post‑coloniales est de savoir quel leader choisir lors des élections. En effet, le rapport entre les citoyens ordinaires et ceux qui se placent à l’avant‑garde des luttes sociales ou émancipatrices n’a jamais été parfaitement linéaire. Les leaders sont constamment évalués à l’aune de résultats perçus, souvent façonnés par des discours savamment construits par des spécialistes de la communication, ainsi que par des images et postures calibrées pour correspondre aux attentes des électeurs.

Le choix d’un leader est devenu de plus en plus complexe, particulièrement en Afrique. Cette complexité s’explique par l’enchevêtrement d’idéologies, d’intérêts politiques et économiques, ainsi que d’influences religieuses, qui rendent l’offre politique souvent illisible pour les citoyens. Il est également de plus en plus difficile d’anticiper la capacité réelle d’un leader à tenir ses promesses.

Au‑delà des paramètres évoqués, de nombreux facteurs entrent en jeu lorsqu’il s’agit d’occuper un poste politique, de mettre en œuvre un programme de gouvernement et de le réaliser conformément aux engagements pris devant les populations.

Dans toute analyse sérieuse sur le sujet, il convient également de prendre en compte la hardiesse, les menaces, le stress, la solitude, le doute et les multiples pressions auxquels sont confrontés ceux qui aspirent à représenter la collectivité. Dans un monde marqué par l’expansion de philosophies capitalistes prônant une accumulation agressive des richesses et un individualisme exacerbé, ceux qui tentent de défendre des valeurs collectives, le bien commun et la justice sociale font figure d’exception. Ces acteurs sont souvent les plus exposés aux obstacles dans l’accès au pouvoir politique, notamment parce qu’ils disposent de moyens financiers et de ressources structurelles bien inférieurs à ceux des forces qu’ils combattent.

Parallèlement, certains individus issus de milieux privilégiés investissent le champ politique afin de préserver les intérêts des puissants, tout en se présentant soit comme des candidats antisystème, soit comme des défenseurs autoproclamés de la justice sociale et des droits humains. Cette stratégie contribue à brouiller davantage la lecture politique pour les électeurs.

Ainsi, de nombreux exemples à travers le monde montrent des leaders politiques d’opposition largement plébiscités pour leurs discours en faveur de la justice sociale, mais qui, une fois au pouvoir, se sont révélés conformes aux pratiques qu’ils dénonçaient auparavant.

Ce phénomène alimente le scepticisme quant à la sincérité des leaders et rend plus difficile encore pour les citoyens d’évaluer avec assurance la personnalité, les capacités, les intentions réelles et les qualités des prétendants au pouvoir. Dès lors, exercer un regard critique sur l’action des dirigeants politiques exige une analyse à la fois contextuelle et historique approfondie. Être un citoyen‑électeur éclairé constitue ainsi un état exigeant, reposant sur un effort intellectuel soutenu et une capacité d’analyse affinée

 

Où se pose le problème ?

Les citoyens contemporains, particulièrement en Afrique, ont été confrontés à de nombreuses trahisons de la part de ceux qui prétendaient les représenter et défendre leurs intérêts. Ces leaders, souvent présentés comme désintéressés et proches du peuple, finissent par reproduire des pratiques contraires aux valeurs qu’ils affichaient. Or, toute personne se présentant comme leader politique ou porte‑voix des intérêts collectifs devrait faire preuve d’intégrité, d’humanité, de sensibilité sociale et, surtout, de désintéressement.

Dans les démocraties représentatives, où le plébiscite populaire est rare, les discours de campagne ont fréquemment contribué à fausser l’image des candidats. Il en résulte que des citoyens peu avertis accordent leur suffrage à des individus qui, une fois au pouvoir, adoptent des politiques à l’opposé de leurs slogans. Parfois, le choix électoral est simplifié à tort par le recours à l’origine ethnique du candidat, avec l’idée que « l’un des nôtres » protégera nécessairement les intérêts du groupe.

À l’inverse, des candidats animés par une réelle intégrité et un engagement sincère en faveur de la justice sociale sont souvent marginalisés et peu soutenus lors des scrutins. Cette situation découle, en grande partie, d’une mauvaise hiérarchisation des critères de choix par les électeurs.

Le problème devient encore plus aigu dans des contextes où les restrictions des libertés atteignent leur paroxysme, réduisant considérablement le nombre de personnes disposées à défier l’ordre établi. C’est précisément dans ces contextes que l’évaluation des candidats à des postes de responsabilité revêt une importance cruciale. La question centrale demeure alors : comment rationaliser le choix électoral face à ceux qui émergent comme leaders politiques ou sociaux ?

Il s’agit pour les citoyens de développer la capacité à identifier les discours fallacieux, les manipulations intentionnelles et les stratégies de désinformation. À l’ère des réseaux sociaux, une simple accusation non vérifiée peut suffire à ruiner des années d’engagement et de sacrifice, sans respect du principe de présomption d’innocence. Certes, certaines erreurs peuvent constituer de véritables obstacles à l’exercice du leadership, mais encore faut‑il les analyser avec discernement.

Autrefois, la manipulation de l’opinion publique par des campagnes médiatiques mensongères était l’apanage d’une élite disposant de moyens considérables. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont démocratisé et amplifié  cette capacité de nuisance, accélérant la diffusion d’informations, qu’elles soient vraies ou fausses, et influençant fortement les choix électoraux. D’où l’urgence de clarifier les critères essentiels permettant d’élire un leader.

Souvent, les électeurs privilégient des candidats en raison de liens personnels, familiaux, communautaires ou ethniques, au détriment d’une analyse globale. Dans d’autres cas, ils ont été induits en erreur en pensant que le programme politique suffisait à garantir un bon leadership. Si ces éléments peuvent être pertinents dans des démocraties consolidées disposant de contre‑pouvoirs solides, ils restent insuffisants dans de nombreuses jeunes démocraties africaines. Dans ces contextes, la priorité réside dans la capacité du leader à instaurer et à protéger un système démocratique fonctionnel. Ainsi, la personnalité du candidat demeure un critère central.

Face à l’existence de véritables machines de propagande destinées à embellir certaines candidatures ou à discréditer d’autres, il serait naïf de croire que le choix d’un leader puisse être simple.

C’est pourquoi je propose cinq éléments essentiels à observer avant de se prononcer sur un candidat à un poste électif, en particulier lorsqu’il se revendique du côté du peuple.

 

  1. L’histoire de l’individu

La première erreur à éviter consiste à juger un leader sans connaître son histoire et le contexte dans lequel s’inscrit son action. Il est indispensable de prendre en compte son parcours personnel, professionnel, militant ou intellectuel, qui a façonné ses valeurs, ses convictions et ses compétences. Un engagement visible dans une cause ne suffit pas à résumer un individu ; d’autres influences et intérêts peuvent enrichir ou nuancer son action.

Il est évident qu’on ne peut avoir le même regard sur un leader qui a vécu l’exil, la prison, la torture, ou la censure, et un leader qui a bénéficié d’un environnement favorable, d’une éducation privilégiée, ou d’un soutien médiatique. Il ne s’agit pas de faire preuve de complaisance ou de dévalorisation, mais de reconnaître la complexité et la diversité des trajectoires humaines, qui peuvent expliquer certaines prises de position, certaines réussites, ou certaines erreurs.

Par ailleurs, dans mes échanges avec des interlocuteurs avisé des questions politiques, j’ai compris qu’il y avait une attente des leaders venant de familles modeste ou ayant connu la misère. Certains leaders prennent plaisir à le rappeler dans leurs apparitions publiques. Pourtant, l’expérience démontre qu’avoir connu la pauvreté ne garantit ni le désintéressement ni l’engagement en faveur du bien commun. Les conditions sociales passées influencent les individus, sans pour autant déterminer entièrement leurs choix politiques.

 

  1. Les choix politiques précédents et les contextes des positions

La seconde erreur consiste à juger un leader sans analyser ses choix passés et les contextes dans lesquels ils ont été posés. Critiquer a posteriori une décision sans considérer les contraintes, l’urgence ou l’incertitude du moment relève souvent de la facilité.

Ce qui mérite une attention particulière, c’est la cohérence. Celle‑ci permet d’évaluer si le leader est resté fidèle à sa posture initiale ou s’il a cédé à l’opportunisme. Un leader cohérent, courageux et lucide demeure préférable à un leader opportuniste, car l’une des valeurs fondamentales du leadership politique réside dans la capacité à privilégier l’intérêt collectif au détriment du gain personnel.

 

  1. La constance des valeurs promues

La troisième erreur à éviter de commettre est de porter un jugement sur un leader sans évaluer la constance des valeurs qu’il promeut. En effet, il est important de distinguer entre les principes, les idéaux, ou les convictions, qui fondent la vision, la mission, ou la vocation, d’un leader, et les moyens, les tactiques, ou les compromis, qu’il utilise pour les réaliser. Il est également important de vérifier si le leader est fidèle à ses valeurs, s’il les respecte dans ses actes, s’il les défend face aux adversaires, s’il les partage avec ses alliés, s’il les transmet à ses successeurs.

La crédibilité d’un leader se mesure à sa fidélité à ses valeurs, à leur application concrète et à sa capacité à les défendre face à l’adversité. Les valeurs constituent un indicateur clé pour anticiper les orientations politiques et les politiques publiques qu’un leader est susceptible de mettre en œuvre une fois au pouvoir.

  1. La place de l’humain dans le discours et l’action

La quatrième erreur consiste à ignorer la place qu’un leader accorde à l’humain dans son discours et dans ses actes. Un dirigeant qui se réclame du peuple doit démontrer une réelle sensibilité à la dignité, au bien‑être et à l’émancipation des populations qu’il prétend représenter.

Un leader bienveillant, respectueux et solidaire des plus vulnérables devrait toujours être préféré à un leader arrogant, méprisant ou excessivement matérialiste (accumulant plus qu’il en est nécessaire), même si ce dernier excelle dans l’art de la communication. La place accordée à l’humain détermine profondément le type de leadership exercé.

 

  1. Le rapport avec le pouvoir

Enfin, il est crucial d’analyser le rapport qu’un leader entretient avec le pouvoir. Cherche‑t‑il le pouvoir pour lui‑même ou comme un outil au service de la collectivité ? Une formule de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo illustre bien cette conception démocratique : « Donnez‑moi le pouvoir pour que je vous le rende. »

Un leader autoritaire dans un cadre restreint tendra à reproduire ces comportements une fois doté de plus de pouvoir. À l’inverse, un leader animé par l’esprit de service et de consensus sera plus enclin à exercer un pouvoir partagé, même si le pouvoir peut transformer les individus.

 

Conclusion

En conclusion, cet article n’a pas pour vocation d’être un guide infaillible pour le choix des leaders politiques, mais de proposer cinq aspects déterminants pour orienter les électeurs vers le moindre mal en matière de candidats aux positions politiques. Il est essentiel de se poser ces cinq questions avant d’évaluer les porte-voix, afin de ne pas les réduire à des images simplistes, des stéréotypes négatifs ou des idoles intouchables.

Cela répond à la problématique de l’amateurisme et des analyses biaisées du champ et des dynamiques politiques auxquels sont exposés les citoyens n’ayant pas étudié la science politique ou consacré suffisamment de temps à la compréhension d’un domaine politique souvent rempli de mensonges, d’espiègleries et de distorsions des faits. Une analyse politique fine, comme nous le souhaitons, permettra d’interpeller les hommes politiques en fonction de leurs actions, de leurs discours et de leurs impacts sur les causes qu’ils défendent et les personnes qu’ils représentent. Il s’agit de les considérer comme des acteurs sociaux, politiques ou culturels, ayant des parcours, des choix, des valeurs, des relations et des rapports avec le pouvoir, qui méritent d’être appréhendés avec rigueur, nuance et respect. Il s’agit également de les accompagner, de les soutenir ou de s’en désolidariser.

L’oppression que subissent les populations dans plusieurs démocraties africaines est alimentée par la naïveté politique ou l’indifférence de la grande majorité, dont les voix sont soit acquises par la corruption, soit manipulées. C’est pourquoi la capacité à décider des hommes politiques à choisir en bonne connaissances des paramètres les plus important, constitue un pouvoir transformateur que chaque citoyen devrait s’approprier.

 

Bibliographie

Charaudeau, P. (2007). Le discours politique : les masques du pouvoir. Paris : Vuibert.

Dulong, R. (1998). Le mythe du leader. Paris : Flammarion.

Gardner, H. (1995). Leading Minds: An Anatomy of Leadership. New York: Basic Books.

Moscovici, S. (1976). La psychanalyse, son image et son public. Paris : PUF.

Weber, M. (1964). Le savant et le politique. Paris: Plon.

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