Le vent frais des plages côtières balaie constamment tes enceintes et tes mûrs. Les dieux des voyages et des aventures n’ont certainement pas quitté les lieux. Après avoir chassé l’esprit des contre-humanité et l’entrepreneuriat mal inspiré du business esclavagiste, il fallait veiller sur les verges pour que jamais cette ignominie ne refasse surface. Cette dernière a quitté les berges pour nos maisons et nos bureaux. Mais là n’est pas notre sujet. Peut-être que la qualité de l’air frais de l’Atlantique a su dompter les dieux, les ayant finalement dépouillés d’une capacité de reconversion. Après l’esclavage, il fallait une autre mission j’estime ! Un dieu, tout comme un individu, dépouillé d’un travail, peut devenir oisif, dénaturé ou encore de valeur. Ces dieux auraient pu bâtir, dans l’esprit et dans la matière, par leur force et par les mains humaines, la grâce d’un espace ayant marqué une histoire cruciale de notre humanité dont une bribe nous est léguée sur nos plages ayant subi et vécu le martyr. Le sang, la sueur, et les larmes de mes frères ont refait la texture de la mer et leurs esprits planent encore sur la plage, dans l’espoir d’une invite à repos réel dans un lieu digne reconnaissant leur bravoure et donnant l’espoir de ne plus avoir besoin des dieux de la berge, dans leur rôle des siècles passés.

Pour une mémoire brisée par l’absence matérielle du respect dû à l’histoire des ancêtres déportés. Pour une mémoire pourtant méritée au regard des épisodes, des pages et des verbes relatant la fugacité des faits. Mémoire enfin visible, les yeux fermés et sensible par les maux ressuscités sous d’autres mots contemporains et vouant la paternité au désespoir de la veille. En comptant moins sur la matière mobilisée pour relater l’histoire t’ayant marqué il y a des décennies. Agbodrafo t’héberge sur une terre depuis l’ère de ces trahisons et de ces affrontements, contre ou négligeant la dignité de l’homme à peau noire. Les allochtones qui, de surcroit t’ont établi comme comptoir pour ce commerce dont aucun être de ma nature n’aurait jamais dû être l’objet, t’avaient fait miroiter monts et merveilles dans une glace fissurée par la violence qui te symbolise. Désormais, cette glace n’est qu’une obscurité qui ressource l’âme et la vision, tout comme un silence qui restaure la pensée. Revenir à toi, c’est la promesse d’un recueillement et l’opportunité de raviver la flamme d’une envie qui dépasse ce petit corps individualisé. C’est la promesse d’un boost pour ne laisser tarir la sueur ardente ayant coulé sur ce sol qu’on foule, sans honorer l’espoir de ces centaines de victimes de voir leur progéniture braver la fragilité de l’entre soi pour restaurer la gravité des erreurs passées et corriger les imaginaires erronés pour qu’il en découle une action consciente enracinée dans l’envie de libérer la peau noire de la servitude. C’est donc la promesse d’élever l’ambition, de surélever l’âme du jeune togolais, du jeune africain, conscient de ce qu’enseigne une historicité encore présente, mais relativement vivace, selon que tu leur parles ou non.

Que dis-tu, terre ? que dis-tu sanctuaire ? Sacralité et symbolismes peine à s’ancrer dans ta matière. Pourtant, l’envie de célébrer ton histoire, tes murs et gravats plane dans les airs. Le juron laissé par le jeune assoiffé d’identité à ta rencontre n’est que le pivot de cette envie. Le soupir pensif des matures indigents ou dépossédés d’une main agissante ou encore d’une voix d’éveil, résonne dans la vallée des urgences identitaires. Le fantôme exorcisé pourrait n’être qu’un existant frelaté, non assez expié par la mémoire et la conscience du parcours de notre communauté.

Damné de l’histoire et condamné à l’espoir, le peuple te regarde. Il espère que tu lui rappelles la valeur de la dignité humaine après que tu as porté le plus grand drame ayant frappé la peau noire. Il a soif d’être peiné à le vivre et d’en apprendre le nécessaire parchemin pour restaurer une fierté qui peine à reprendre vie après des jours dans l’ombre dans tes sous-sols, des heures exposées au grand froid, les chaînes serrées au pied, l’échine courbée et que sais-je encore ! que dirais-je de nouveau que l’on ne sache déjà. Ce peuple plein de connaissances attend que tu fouette leur égo pour l’éveiller en lui enseignant l’erreur identitaire qu’il serait difficile de corriger, surtout après une qui dure déjà un demi-millénaire sans avoir été exorcisé. Il attend en effet que tu lui dises qu’une dignité identitaire, négligée, méconnue ou ignorée n’est que la porte à la déperdition dont on se remet difficilement. Dans un silence assourdissant, il n’espère que tirer les conclusions nécessaires, à savoir le long chemin pour reconquérir la dignité pour la race noire, donc pour soi-même et sa maison. Il espère que tu lui rappelles qu’être propre et dormir dans une maison ou un quartier sale est faire à moitié le chemin nécessaire et qu’exister vraiment, c’est être soi-même, donc être vrai et fier. Il espère que la mémoire sacrée de ses ancêtres sera scellée sur ton toit le plus haut, tout comme une lampe sur une montagne, pour montrer le chemin et raviver la vigilance communautaire dans ce monde de plus en plus espiègle.

Terre parsemée de graines mortes, nous attendons que germe de ton sein le sanctuaire mémoriel qui nous élèverait à cet univers des présents questionnés par le passé. Les couloirs et les cages, les murmures en langue indigènes, les anecdotes, les tissus délaissés, les bouts de chaînes, les graffitis marquant peur de l’incertain et adieu aux bien aimés, etc. Qu’ils viennent sublimer cette terre afin de raviver cette mémoire dans l’espace qui vient. Avant que les belles vagues de l’océan n’emportent mes murmures et que ton silence ne s’éteigne pour rester sans vie, je grave ici l’espoir de ta résurrection, l’espoir de ton retour, l’espoir de ton rajeunissement. Je grave l’espoir que la résignation qui nous est imposée ici-bas, s’estompe dans ta cour où, tes mûrs, tes planchers en bois, ton sous-sol, etc. pourraient enfin vociférer et nous secouer à tel point qu’on n’aurait de choix que de se remettre en cause à chaque fois qu’on foule le pied de tes espaces.

Maison dite des esclaves. J’aimerais que tu existes. Si le mutisme de ton cadre est voulu, je crains bien que les bourreaux d’hier, des étrangers, n’aient rien de pire que ceux qu’aujourd’hui, les autochtones. Vivement que ta tombe actuelle s’élève en université du savoir consciencieux et en maison d’un espoir agissant ; enfin d’un sanctuaire de rajeunissement de nos modestes envies de faire mieux. Il s’agissait de voir la tombe que tu as été, pour nous éviter de subir un néo-esclavage identitaire par naïveté ou par complaisance déplacée. Tu es voulu “tombe de résurrection”, souvenir de prise de conscience, histoire libératrice. Je grave ici mon espoir d’une mémoire que je souhaite que tu vêtisses. Une mémoire qui brillerait de mille feux. Une mémoire qui résonnerait dans mille lieux. Une mémoire qui raviverait la force de milliers et qui, peut-être, laisserait se reposer enfin, les dieux veilleurs.

Articles Récents

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *